LA PETITE ROBE ROUGE

Si les femmes ont longtemps été écartées du monde du vin, de son élaboration (hormis le travail agricole) à sa consommation, elles ont su, peu à peu, se faire une place de choix, de la vigne à la table. Aujourd’hui, la région bordelaise abonde de femmes propriétaires, vigneronnes, sommelières, cavistes… qui participent activement à représenter le nectar des dieux au-delà du vignoble. Portraits de quelques-unes de ces personnalités saillantes qui font et défendent le vin dans le bordelais.

Par José Ruiz.

SYLVIE CAZES, LA PIONNIÈRE DE L’OENOTOURISME

Les visiteurs n’ont jamais été aussi nombreux à Bordeaux, mais ils viennent aujourd’hui autant pour la ville que pour son vignoble. Ce n’était pas le cas auparavant. Et le lien qui a réuni la ville à son vignoble, c’est la Cité des civilisations du vin. Créée en 2016, la Cité du vin est devenue le fer de lance de l’œnotourisme en Gironde. Et ce n’est pas un hasard si on trouve Sylvie Cazes au poste de présidente de la Fondation pour la culture et les civilisations du vin. En effet, les premiers feux de l’œnotourisme s’allumèrent à Pauillac, avec l’ouverture en 1989 du Relais et Châteaux Cordeillan-Bages, attenant au Château Lynch Bages, appartenant à la famille Cazes. Jean-Michel Cazes, l’aîné, en est le propriétaire, et Sylvie sa sœur assure la communication. Elle décide d’ouvrir la propriété aux visites, chose peu courante à l’époque. Puis Sylvie Cazes commence à proposer des expositions au château. Simultanément, elle monte l’École du Bordeaux, pour apprendre le vin à partir de dégustations thématiques. Autour de Lynch-Bages, le café Lavinal voit le jour, dans le nouveau village de Bages. L’œnotourisme est en route. Avec l’agence Bordeaux Saveurs qu’elle créé ensuite, elle va proposer des séjours haut de gamme sur mesure à une clientèle internationale. Parallèlement, les années 2000 vont voir éclore les Sources de Caudalie. Les initiatives se multiplient de façon désordonnée, mais dans les châteaux, le pli est pris. En 2008, Sylvie Cazes entre au Conseil Municipal de Bordeaux, et on lui confie le projet de la Cité du Vin que souhaite le maire depuis plusieurs années (Alain Juppé disait : « le vin est une pompe aspirante »). Avec Philippe Massol, ancien directeur du Futuroscope, Sylvie Cazes portera la Cité du vin sur les fonts baptismaux. Toujours soucieuse de créer du lien entre les appellations, elle a sur le feu une action coordonnée avec Sauternes, et la 1ère Fête des vendanges à Saint-Émilion le 14 octobre. Tandis que sur sa propriété du Château Chauvin, à Saint-Émilion, sa fille Julie organise des repas au milieu des vignes…

MURIELLE ANDRAUD, LA TECHNICIENNE

Créé de toutes pièces par le couple Murielle Andraud et Jean-Luc Thunevin, le château Valandraud est passé en 20 ans du statut de «vin de garage» (où il vit le jour avec les 60 ares d’origine) à celui de Premier Grand Cru Classé de Saint-Émilion, avec 8,8ha en 2023. Le premier millésime (2000 bouteilles en 1991) est confidentiel. Mais l’année suivante, le château Valandraud se placeparmi les premiers dans la dégustation des Saint-Émilion. Et tout s’emballe, Parker, les journalistes, le négoce… on se presse du monde entier pour voir de près ce couple inconnu au bataillon et goûter ce vin surgi de nulle part. Murielle est alors aide-soignante à l’hôpital de Libourne, et malgré cet accueil, elle ne s’affole pas. Jusqu’en 1997, année où elle quittera finalement l’hôpital, sur ses jours de repos, ou le soir après le travail, elle est là avec son époux. Ils font tout à deux : effeuillage, épamprage, pigeage, les vendanges… Les cours de physique et chimie lui permettent d’aborder la vinification, avec l’aide d’Alain Vauthier, le propriétaire d’Ausone. Et comme Murielle aime les Bourgogne blancs, elle se lance un défi : faire un bordeaux blanc qui leur ressemble. Pour Jean-Luc, le blanc, «c’est trop compliqué». Le blanc sera donc l’affaire de Murielle. Et sur les 4 ha qu’elle a plantés, elle sera la première à faire du blanc à Pomerol. Appellation Bordeaux Blanc. Aujourd’hui, le Blanc de Valandraud a atteint un prix égal à celui du Clos du Beau Père, le vin que fait aussi le couple à Pomerol.

Château Valandraud
valandraud.fr

CHANTAL LARNAUDIE

Un intérêt certain pour le vin bien sûr, mais aussi l’envie de campagne, de nature, voilà ce qui porta Chantal Larnaudie à reprendre la propriété familiale (Château Saint-Nicolas à Cardan) après le décès de son père. Et puis aussi la liberté de faire ses choix, liberté qu’elle ne trouvait pas dans le contexte familial. Issue du monde juridique, elle va décrocher un master gestion des domaines viticoles, et s’atteler à la tâche. Devenue présidente de la Maison des Vins de Cadillac, elle consacre son énergie à la défense de son territoire viticole, en déficit d’image. Volontaire pour soutenir le dossier d’inscription des paysages de l’appellation à l’UNESCO, elle mène surtout bataille pour une communication positive, face à la baisse de consommation de vin. En valorisant l’effort environnemental des vignerons, la plantation de haies, de vergers, de couloirs végétaux, elle persiste et signe : notre vignoble est le plus propre de France. Elle soutient l’association Epicu’Rions, fer de lance de ce sursaut local porté par de jeunes propriétaires, qui entendent faire parler des Côtes de Bordeaux. « Parlez des Côtes de Bordeaux, c’est une image simple que l’on visualise aussitôt, c’est lisible.» Les incidents météorologiques, les maladies de la vigne, la canicule n’ont pas refroidi son ardeur à promouvoir des productions réduites et de plaider pour de petites propriétés qualitatives. Le Château Saint-Nicolas occupe 25 ha et est en conversion bio depuis 2021.

CHARLOTTE AUBOUIN, L’ITINÉRANTE

Bon sang ne saurait mentir, Charlotte Auboin pourrait en être la parfaite illustration. Fille de vigneronne, elle a grandi dans les principes de la paysanne féministe à forte fibre bio qu’était sa mère. La jeune Charlotte fera des études de tourisme, avant de se centrer sur l’œnotourisme, puis sur le commerce du vin. A 24 ans, elle a « beaucoup de bagout et peu de compétences », et à 30, elle en sait assez pour créér C’Du Vin, une structure de conseils auprès des vignerons. Elle s’y constitue un solide carnet d’adresses de producteurs en biodynamie dont elle proposera les vins comme caviste itinérante. Sans concurrence dans ce secteur, elle va organiser des dégustations chez les particuliers, et de la dizaine de références des débuts, elle approche les 200 aujourd’hui. Elle présente un jour sa gamme de vins bios à la demande d’un groupe d’amis au Moutchic, le lendemain elle remet ça au pays basque. Nomade et spécialisée bio, c’est « en mettant de la poésie dans mes mots quand je fais déguster que les gens comprennent le mieux ».

cduvin.com

MARIANE LAY, LA CAVISTE URBAINE

Telles les marguerites au bord des chemins, les bars à vins fleurissent dans les rues de Bordeaux. Depuis juin 2022, Buvette expose sur ses vitrines des flacons sous influence « nature » et biodynamie. Fondé par Marianne Lay formée au commerce des spiritueux, Buvette met autant l’accent sur les vins que sur les planches (fromages et charcuteries) et tapas cuisinées. Le choix des vins contentera l’amateur comme le néophyte par l’éventail équilibré de la carte.

Buvette
41 Cour d’Alsace-et-Lorraine,
33000 Bordeaux

@ buvette_bordeaux